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Le moi dernier, par Pierrick Sorin, épisode 95

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Texte Pierrick Sorin * Image / Pierrick Sorin / Karine Pain / IA Publié dans le magazine Kostar n°95 - avril-juin 2025


Le travail du Nantais Pierrick Sorin est mondialement connu. Depuis novembre 2006, il nous raconte son quotidien de créateur. signé sorin, naturellement.


On m’a prévenu in extremis : Donald Trump arrivera à 13h20 en gare de Nantes… pour me rencontrer. C’est une dame du Voyage à Nantes – l’organisme culturel bien connu – qui m’a appelé vers midi : « Nous avons organisé ce rendez-vous en urgence. Monsieur Trump nous a contactés… il souhaite s’entretenir avec un artiste de la région et on a pensé à vous. » Je n’ai exprimé aucune émotion particulière – genre Meursault, dans L’étranger, quand on l’informe du décès de sa mère. Elle a poursuivi : « Notre directrice devait l’accueillir mais elle a un contretemps… Vous pouvez aller le chercher ? Sortie Nord… Vous pourrez l’inviter au restaurant… vous garderez la note et on vous remboursera. » J’ai acquiescé sans broncher, mais quand même, gérer ce rendez-vous de manière impromptue me stressait un peu.   C’était un samedi ; mon fils de 20 ans, Darius, n’avait pas cours. Je lui ai demandé de m’accompagner. J’aime pas trop les rendez-vous en tête à tête. J’ai toujours peur de manquer de conversation. On a pris ma voiture, une golf décapotable qui n’a pas encore trop de rayures, et on est allé se poster à la sortie Nord. J’étais un peu étonné qu’aucune personnalité officielle ne soit là. La présidente de Région, Madame Morançais, par solidarité envers un homme qui, comme elle, a travaillé dur dans le domaine de l’immobilier, aurait pu faire l’effort de venir. Mais bon, il est vrai que la solidarité n’est pas une valeur prioritaire du côté de la “droite dure”, et puis, afficher une proximité appuyée avec cet homme pourrait être négatif pour qui souhaite faire une belle carrière politique. Bref, le train est entré en gare à l’heure et on a vu Donald arriver, en mode “pépère”. Pas l’ombre d’un garde du corps. Il était seul dans le flot des voyageurs qui ne lui prêtaient aucune attention, habillé en touriste, chemise et bermuda d’été, avec un petit sac à dos de randonneur… On est allé déjeuner au Café des Plantes. Donald ne disait rien. Il souriait bêtement en avalant des huîtres. On aurait dit qu’une dégénérescence neuronale le maintenait dans un état de béatitude, loin du réel. Je lui ai demandé si c’était l’étude des relations entre politique culturelle et développement économique qui motivait sa venue à Nantes. Il a esquissé une moue évasive, sans donner de réponse. Globalement, le repas fut très silencieux. Je suis allé payer à la caisse.  


“Monsieur Trump nous a contactés... il souhaite s'entretenir avec un artiste de la région et on a pensé à vous.”

À mon retour, Donald et Darius avaient disparu. Intuitivement, je suis allé vers le Jardin des Plantes, juste à côté. Le lieu n’était pas comme d’habitude. Il s’était transformé en une forêt que traversait un petit cours d’eau bordé de grosses pierres. Il semblait désert. Au détour d’un sentier, j’ai repéré mes deux lascars. Ils avaient quitté leurs chaussures et prenaient un bain de pieds. Donald était aux anges. Mon fils contemplait les arbres, en proie à un léger ennui. Une douce lumière baignait la scène. On eut dit un tableau de style romantico-rococo. J’ai proposé une petite visite de mon atelier. On s’est dirigé vers ma voiture mais elle avait disparu. En lieu et place se trouvait mon vélo électrique. Pour ne pas créer de trouble, j’ai caché ma surprise. Donald s’est installé sur le porte-bagage arrière, Darius aussi. On était très serrés, accrochés les uns aux autres et cette étrange promiscuité ne dérangeait personne. En début de parcours, ça allait, malgré la lourde charge. Le moteur électrique tenait le coup. Mais très vite, j’ai vu le niveau de batterie plonger vers le zéro. L’idée d’une panne imminente m’a flanqué une belle angoisse, au point que… je me suis réveillé…   J’ai commencé à me poser des questions sur le sens de ce rêve. Il devait être en rapport avec des souvenirs personnels, comme la tentative de suicide de ma vieille tante qui perdait la boule et s’était jetée dans un ruisseau dont la profondeur était inadéquate à la noyade. Je n’ai pas creusé. J’avais autre chose à faire. J’ai juste été un peu inquiet de voir qu’un impérialiste notoire, sous un air inoffensif, commençait à coloniser mes rêves.  

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